Un nouvel insecte nuisible débarque en Amérique

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20180717A Julie Nadeau

Feuille de barbe-de-bouc attaquée par des tenthrèdes. Source: Julie Nadeau

Il y a trois ans, un lecteur de Charlesbourg, dans la région de Québec, Canada, m’a envoyé une photo de dégâts causés à sa barbe-de-bouc (Aruncus dioicus), une vivace populaire réputée jusqu’ici libre de maladies et d’insectes. Les feuilles étaient décharnées, réduites à l’état de squelettes suite à la consommation du limbe, n’ayant plus que les nervures. Il m’a décrit le prédateur comme étant une petite chenille verte.

J’étais mystifié. Je ne pouvais trouver aucune référence à un problème similaire en Amérique du Nord. Par contre, les dommages causés, sa spécificité à la barbe-de-bouc et la description de l’insecte faisaient penser à la tenthrède de la barbe-de-bouc (Nematus spiraeae), aussi appelée mouche à scie de la barbe-de-bouc. (La tenthrède est la larve, la mouche à scie est l’adulte.) Pourtant, cet insecte est de distribution strictement européenne.

Je lui ai expliqué que c’était probablement des tenthrèdes et quoi faire, mais je suis demeuré très perplexe. De quel insecte s’agissait-il vraiment?

Et la lumière fut!

En 2017, j’ai eu encore des questions au sujet de cet insecte, toutes venant de la région de Québec, puis cette année (2018) aussi. Mais cette fois-ci, j’ai découvert le pot aux roses. Il s’agit bien de la tenthrède de la barbe-de-bouc, découverte officiellement pour la première fois en Amérique du Nord à Stoneham, en banlieue de Québec.

Le rapport «A Palearctic Sawfly on Aruncus (Rosaceae) New to North America», par Joseph Moisan-De Serres du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec et David R. Smith, du département de l’Agriculture des États-Unis, fait état de la découverte de cet insecte européen dans un jardin privé à Stoneham en 2016. D’après le propriétaire du jardin, l’insecte était présent depuis «quatre ou cinq ans», donc depuis 2011 ou 2012, causant peu à beaucoup de dégâts à chaque année. Personne ne sait comment la mouche de la barbe-de-bouc est arrivée de l’Europe à Stoneham. Peut-être dans une botte de ski?*

*Pour les non-initiés, Stoneham est célèbre pour ses pistes de ski.

Distribution

Jusqu’où peut aller cet insecte?

Pour l’instant, il semble cantonné dans la région de Québec, d’ailleurs, apparemment dans le nord de la ville (il n’y a aucun dommage dans mon jardin à Sainte-Foy, dans l’ouest de la ville, par exemple). Par contre, la barbe-de-bouc est largement plantée dans nos jardins et est aussi indigène presque partout dans les régions tempérées des trois continents de l’hémisphère Nord: Europe, Asie et Amérique du Nord. (La distribution naturelle de la barbe-de-bouc au Canada, qui est à l’extrême nord de son aire, est toutefois limitée.) Il y a donc à craindre que l’insecte prenne de l’expansion et gagne essentiellement toute l’Amérique du Nord avec le temps.

Son cycle de vie

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Mouche à scie de la barbe-de-bouc. Source: Joseph Moisan-De Serres, Laboratoire d’expertise et de diagnostic en phytoprotection

La mouche à scie de la barbe-de-bouc (N. spiraeae) est un insecte brun-noir à abdomen jaunâtre de 5 à 6 mm de longueur. Malgré le rétrécissement de son abdomen et certaines autres ressemblances avec une guêpe, la mouche à scie n’est qu’une lointaine parente de la guêpe et ne peut pas vous piquer.

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Tenthrède de la barbe-de-bouc. Source: Joseph Moisan-De Serres, Laboratoire d’expertise et de diagnostic en phytoprotection

La larve (la tenthrède) est une petite fausse chenille (on se rappelle que le terme chenille s’applique strictement aux larves de papillons) vert pâle translucide avec une tête verdâtre à brun. Elle atteint jusqu’à 20 mm de longueur.

La femelle se reproduit par parthénogenèse (sans fécondation). Aucun mâle n’a jamais été trouvé. Elle émerge à la fin du printemps et pond de petits œufs blancs sous les feuilles de la barbe-de-bouc, son hôte exclusif. Les larves, très grégaires, se nourrissent des tissus entre les nervures des feuilles. Après quelques semaines, elles tombent au sol, se tissent un abri de soie et se convertissent en pupes, puis restent en dormance environ un mois. Puis un deuxième cycle commence. Sous les cieux plus cléments, il peut même y avoir une troisième génération par année. Les larves de la dernière génération descendent au sol à l’automne et y hivernent, ne devenant pupes qu’au printemps. Puis le cycle recommence.

Son contrôle

Les dommages varient selon les conditions. Il y a des années où on les remarque à peine et d’autres où toute la plante est défoliée.

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Les tenthrèdes de la barbe-de-bouc sont grégaires: on les trouve rarement seules. Source: Joseph Moisan-De Serres, Laboratoire d’expertise et de diagnostic en phytoprotection

Dès l’apparition des tenthrèdes (larves), faites-les tomber dans de l’eau savonneuse. Comme elles sont grégaires, au moins elles seront toutes ensemble dans la même partie de la plante.

Ou vaporisez avec un insecticide à base de pyrèthre, de préférence le soir. C’est un insecticide biologique, mais à large spectre. Évitez donc de l’appliquer au moment où la barbe-de-bouc est en fleurs pour protéger les insectes pollinisateurs. Notez que si le traitement au pyrèthre fonctionne bien sur les jeunes tenthrèdes, les plus matures semblent résistantes aux insecticides.

Il est inutile d’appliquer du BTK (Bacillus thuringiensis kurstaki) contre les tenthrèdes. Ce produit est seulement utile pour contrôler les vraies chenilles, pas les fausses!

Et voilà : il y avait déjà 600 espèces de mouches à scie au Québec. Il y en a maintenant 601!

Si vous trouvez des tenthrèdes sur vos plantes de barbe-de-bouc, veuillez en faire part à Joseph Moisan-De Serres du Laboratoire d’expertise et de diagnostic en phytoprotection qui essaie de suivre la progression de ce nouvel envahisseur.


Décidément, l’arrivée d’insectes nouveaux, transmis par accident d’une région à une autre, cause de plus en plus de tort, et ce, à travers le monde. Quand vous transportez des végétaux, assurez-vous qu’ils sont libres de prédateurs!20180717A Julie Nadeau.jpg

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12 réflexions sur “Un nouvel insecte nuisible débarque en Amérique

  1. Annie Rousseau

    Bonjour M. Hogson. Pour la première fois cette année, plusieurs branches totalement défoliées sur mes barbes de bouc. Je n’en ai pas fait de cas puisque le problème semblait limité à quelques branches dans le bas, et que je n’ai pas objectivé d’insecte au moment de l’inspection. Mais je porterai attention lors de la deuxième vague. Je demeure à Sillery près du Bois-de-Coulonge.

  2. KarineRL

    Bonjour,
    Je suis en France dans la région du Massif Central et depuis au moins 2 ans mes pivoines subissent également l’assaut de toutes petites chenilles vertes. Je laissais faire pensant épargner quelques futurs papillons mais si vous me confirmer que cela pourrait être des larves de mouches, je serais moins indulgente au printemps prochain !

  3. France Cormier

    Enfin une explication pour la défoliation complète de mes barbe de bouc!
    Je demeure à la pointe de sainte-foy, en fait dans le début de cap-rouge. L’an dernier ma haie a été réduite à l’état de squelette sans que je voies le moindre insecte.
    Cet été seulement la moitié des plants sont affectés (à date). Je sais maintenant quoi chercher… merci

  4. Mireille Brisson

    Je suis à Beauport et j’ai cet insecte depuis 4-5 ans au moins. J’ai du me départir de deux énormes Aruncus, mais il m’en reste un petit et il est attaqué lui aussi.

  5. anne lapointe

    À Aylmer (Gatineau) depuis 2 ans je trouve ce genre de larve sur mon rosier sauvage bleu ()Rosa glauca). L’an dernier ils ont mangé tous le boutons de fleurs en plus de nombreuses feuilles. Cette année, parce que je les retirais à la main, ils s’en sont tenu aux feuilles (ceux qui ont survécu à mes prélèvements). Une fois repus, chacun se roule en boule et fait la sieste dans une feuille
    par encore rongée, sans doute pour se la réserver pour le lendemain !,. J,ai cherché partout sur internet et dans vos publications ce que ça pouvait bien être. Merci pour la mise à jour et pour le remède.

    • Contrairement à la barbe-de-bouc, qui a peu d’ennemis, les rosiers en ont beaucoup. Il peut même avoir plus d’un insecte qui s’y attaque à la fois.

      Il y a bien les tordeuses qui percent les fleurs, mangent les feuilles et s’enroulent dans les feuilles. Il y en a même plusieurs espèces de tordeuse qui s’attaque aux rosiers.

      La récolte manuelle est utile au stade où les feuilles sont enroulées, car aucun insecticide ne peut les atteindre une fois qu’elles sont dans leur feuille-abri. Si vous les prenez plus tôt, quand elles sont encore exposées, le BTK est utile.https://jardinierparesseux.com/2016/02/12/une-bacterie-utile/

  6. tatieblues

    J’en suis à la 3ème année à Loretteville avec ces bestioles. Je les fais tomber dans un seau qui a un peu d’eau au fond. J’ai lu que quelqu’un mettait de la cendre sur la neige au dessus du plan de barbe de bouc au printemps. (en quantité raisonnable on s’entend). Il semblait satisfait du résultat.

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