L’orchidée de Darwin

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Orchidée de Darwin (Angraecum sesquipedale) avec son long éperon vue à l’Orchidofolie.

Lors de l’Orchidofolie, exposition annuelle des Orchidophiles de Québec, tenu les 8 et 9 avril 2017, j’ai vu une orchidée assez exceptionnelle. Je l’ai reconnu instantanément: c’était l’orchidée de Darwin (Angraecum sesquipedale). Et comment ne pas le remarquer, avec son long éperon vert qui s’élance vers le bas? C’est une belle orchidée, certes, avec de grosses fleurs blanches, parfumée la nuit de surcroît. Cependant, son histoire est encore plus fascinante.

Une découverte surprenante

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Louis-Marie Aubert du Petit-Thouars. Illustration: Wikimedia Commons

En 1798, le botaniste français Louis-Marie Aubert du Petit-Thouars découvre au Madagascar une orchidée à grosses fleurs blanches portant un très long éperon. Il ne nomme la plante que 25 ans plus tard, en 1822, l’appelant Angraecum sesquipedale. Angraecum vient du mot malais pour orchidée, «angrek», alors que sesquipedale fait référence au très long éperon et veut dire «un pied et demi », soit 45 cm. Effectivement, si on compte le labelle dont l’éperon est une extension, il atteint de 30 à 45 cm de longueur.

Une prédiction qui se réalise

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Charles Darwin. Photo: Elliot & Fry, Wikimedia Commons

En 1862, un orchidophile britannique envoie des spécimens fleuris de cette plante, alors appelée couramment étoile de Madagascar, à Charles Darwin. L’éperon, le plus long dans le monde végétal, fascine le célèbre homme de science et père de la biologie moderne.

Voyez-vous, chez les fleurs, un tel éperon, aussi appelé nectaire ou éperon nectarifère, est une projection de la fleur qui contient du nectar et une fleur ne produit du nectar que pour attirer un pollinisateur. Ainsi un insecte ou autre pollinisateur vient aspirer le nectar et, ce faisant, ramasse du pollen qu’il déposera tout aussi accidentellement lors qu’il visite une autre fleur (de la même espèce, on espère).

Mais seulement les insectes à longue trompe ont accès aux éperons. Ainsi la plante s’assure d’une certaine fidélité dans sa pollinisation: elle présélectionne les pollinisateurs, éliminant ceux moins portés à assurer sa fécondation.

Mais l’éperon démesuré de l’étoile de Madagascar ne contient du nectar que dans les derniers centimètres de son extrémité. À quoi pouvait bien servir du nectar placé aussi loin des pollinies de la fleur?

Darwin le devine presque tout de suite. Il annonce qu’il est désormais certain qu’on trouvera, au Madagascar, un papillon de nuit avec une trompe d’au moins 22 cm de longueur et qui sera alors capable d’atteindre le nectar au fond de l’éperon. (Pourquoi spécifie-t-il un papillon de nuit? C’est parce que la fleur est blanche et dégage un parfum nocturne intense, une combinaison classique des fleurs pollinisées par les papillons nocturnes.)

La prédiction est accueillie avec beaucoup de scepticisme par la communauté scientifique de l’époque. Mais Darwin avait raison.

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Sphinx de Darwin (Xanthopan morgani praedicta). Photo: Esculapio, Wikimedia Commons

En 1903, 40 ans plus tard, et bien après la mort de Darwin en 1882, un tel papillon fut identifié. Le sphinx de Darwin (Xanthopan morgani praedicta), effectivement un papillon de nuit, a une trompe de 22 cm qu’il porte enroulé. Le sphinx approche d’abord la fleur, attiré par son odeur, puis une fois qu’il l’a inspectée, probablement pour bien l’identifier, recule de plus de 30 cm, allonge sa trompe, puis se rapproche pour l’enfoncer jusqu’au fond de l’éperon. Pour siroter le nectar, il doit avoir la tête dans la fleur, où il ramasse par inadvertance la pollinie (masse de pollen) qu’il transportera plus tard à une autre orchidée de Darwin, assurant sa fécondation.

Curieusement, même en 1903, la relation ne pouvait qu’être postulée: personne n’avait encore vu un sphinx polliniser une fleur d’Angraecum sesquipedale. Il a fallu presque un siècle de plus, en 1992, avant qu’une équipe de chercheurs de l’université d’Erlangue réussisse à prendre une photo d’un sphinx en action!

Le sphinx de Darwin est l’unique pollinisateur de ce qu’on appelle désormais l’orchidée de Darwin. Les deux ont d’ailleurs coévolué, chacun s’adaptant à la forme de l’autre pour assurer une symbiose parfaite.

N’est-ce pas que la nature est merveilleuse?IMG_2665

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