Les grandes dames du jardin à l’anglaise

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Dans l’histoire des jardins, il y a beaucoup de noms d’hommes: André Le Nôtre, maître d’œuvre du jardin à la française, Capability Brown qui lança le style pittoresque, Frederick Law Olmstead qui dessina Central Park à New York, Roberto Burle Marx, concepteur du tropicalissimo, etc. Mais le jardinage a depuis toujours été aussi une affaire de femmes… et jamais autant que dans le développement du jardin à l’anglaise.

Racontons l’histoire de deux dames britanniques qui influencèrent le développement du jardin à l’anglaise et qui agissent toujours sur notre façon de jardiner.

Gertrude Jekyll

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Gertrude Jekyll

Si vous avez un jardin fleuri, c’est sans doute à cause de Gertrude Jekyll (1843-1932). Artiste-peintre de formation, elle délaissa la peinture pour se spécialiser dans l’aménagement paysager. Le type d’aménagement en cours à l’époque était le style pittoresque, soit de vastes parcs verdoyants aux lignes ondulées, remplis de pelouses et d’arbres, avec un petit lac et un ruisseau et souvent des sculptures ou des pavillons, mais presque sans fleurs. Ce type de jardin entourait typiquement (et entoure toujours) les grands domaines d’Europe.

Mme Jekyll démocratisa ce style et lui ajouta de la couleur. Elle se spécialisa non pas dans les grands domaines des riches aristocrates, mais dans les terrains de la classe moyenne. Son modèle: les jardins qu’elle voyait dans son enfance autour des petites chaumières à la campagne, appelées cottages en anglais, d’où son utilisation du terme cottage garden.

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Le jardin d’Anne Hathaway’s Cottage à Stratford-upon-Avon, Angleterre, est sensé représenté un cottage garden typique.

Autour de ces maisons, des plantes utiles mais abondamment fleuries poussaient – fruitiers, plantes médicinales, herbes culinaires, etc. – apparemment sans la moindre planification, en vrai méli-mélo. Grâce à ses connaissances en peinture, elle organisa un peu ce chaos, montrant aux jardiniers comment agencer les couleurs d’après les théories qu’elle avait appris de la peinture (l’influence des couleurs complémentaires et analogues, des couleurs chaudes et froides, etc.) et à assembler des plantes à périodes de floraison différentes pour assurer un feu roulant de fleurs durant tout l’été.

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Aménagement planifié par Gertrude Jekyll à Manor House, Upton Grey, Hampshire, Angleterre.

Elle prit l’idée de la platebande, jusqu’alors strictement rectangulaire, l’élargit, lui donna parfois des courbes et la remplit de plantes à fleurs, notamment des vivaces, des bisannuelles et des bulbes. La platebande à l’anglaise, que nous aménageons tous chez nous, est de son crû.

Ne me méprenez pas, cependant. Gertrude Jekyll ne fut pas seule à démocratiser le jardinage et à réintroduire les fleurs dans les paysages. Pensons notamment à William Robinson en Irlande et à Edwin Lutyens, qui travailla souvent avec elle en Angleterre et en France. Je pense toutefois qu’on peut dire qu’elle en fut l’instigatrice principale.

C’était aussi une journaliste horticole qui écrivit 15 livres sur les jardins et plus de 1000 articles dans les revues horticoles destinées à la classe moyenne. Ainsi son influence dépassa largement les quelque 400 jardins qu’elle dessina personnellement ou aida à dessiner: à la fin de sa vie, la platebande à l’anglaise avait gagné le monde entier.

Tristement, peu de jardins qu’elle a elle-même conçus existent encore de nos jours, mais si jamais vous allez en Angleterre, voici quelques-uns que vous pouvez visiter:

  • Barrington Court, Somerset;
  • Bois des Moutiers, Normandie;
  • Castle Drogo, Devon:
  • Durmast House, Hampshire;
  • Hatchlands Park, Surrey;
  • Hestercombe, Somerset;
  • Heywood Gardens, Irlande;
  • Knightshayes, Devon;
  • Lindisfarne Castle, Northumberland;
  • Manor House, Hampton;
  • Munstead Wood, Surrey;
  • Vann, Surrey.

Vita Sackville-West

Vita Sackville-West

Vita Sackville-West

Vita Sackville-West (1892-1962) était romancière. Deux téléséries ont été tirées de ses romans dont plusieurs ont été traduits en français. Elle ne créa toutefois qu’un seul jardin, Sissinghurst Castle, en collaboration avec son mari, Harold Nicolson (1885-1968), diplomate, auteur et homme politique, mais c’est un jardin qui nous influence encore de nos jours.

Le couple acheta le château en ruines du comté de Kent en Angleterre, en 1928. Il en restaura seulement quelques bâtiments secondaires et la tour principale, dans laquelle vécut madame (monsieur résidait dans l’ancienne porcherie).

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Jardin des roses à Sissinghurst.

Le génie de leur jardin fut de le diviser en «pièces», comme les pièces d’une maison, et de considérer chaque pièce de jardin comme une pièce à décorer différemment, tout comme dans une maison. C’était une idée révolutionnaire pour l’époque (et d’ailleurs, pas vraiment leur idée à l’origine, bien qu’ils l’aient développée; c’est leur ami, Lawrence Johnston, concepteur d’un autre jardin en Angleterre, Hidcote Manor, qui en fut l’initiateur).

Auparavant, quand on planifiait un aménagement paysager, il était de mise d’adopter le même style pour tout le terrain. Donc, une maison entourée d’un seul jardin de style anglais ou français ou japonais, etc. Leur idée d’un jardin divisé en pièces qu’on peut visiter une à la fois, comme on visite une maison, représentait un changement profond dans l’habitude des jardiniers, surtout que chaque pièce pouvait être d’un style complètement différent.

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Jardin blanc à Sissinghurst.

Nicolson était un maître de l’architecture paysagère et dessina les lignes et les courbes des pièces avec des murs, des haies et des allées. Chaque pièce était d’ailleurs conçue de façon à ce qu’on ne voie pas celle d’à côté sans avoir franchi un seuil. Mme Sackville-West en était la décoratrice, ajoutant fleurs et feuillages aux pièces. On lui doit une célèbre définition d’un jardin à l’anglaise: «un maximum de formalité dans les structures, un minimum de formalité dans les plantations [ma traduction]».

Ici encore, Lawrence Johnston aidant, elle innovait en développant des jardins monochromes, où toutes les fleurs étaient jaunes ou bleues ou roses, etc., tout comme on peut le faire avec une pièce jaune, bleue ou rose dans une maison. Certains de ses jardins avaient des pièces d’eau ou des fontaines, d’autres des statues, d’autres une tonnelle ou des treillis, etc.

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Vue à vol d’oiseau de Sissinghurst.

Ce qui est fascinant avec Sissinghurst, c’est qu’on peut monter dans la tour et voir le jardin d’en haut. On dirait un grand château dont on a enlevé le toit pour mieux voir le contenu des pièces. Fascinant! Sissinghurst Castle est maintenant géré par le National Trust et est ouvert aux visiteurs. C’est d’ailleurs l’un des jardins les plus visités au monde.


Voilà une très brève esquisse des oeuvres de deux dames qui ont changé l’histoire des jardins et dont l’influence se fait encore sentir partout au monde, même dans ce lointain pays appelé Québec. Tout probablement que votre aménagement est inspiré des leurs, même si vous ne saviez même pas qu’elles existaient avant de lire ce texte.

Enfin, notez qu’il existe de nombreux publications, imprimées ou sur l’Internet, à leur sujet si jamais vous voulez en savoir davantage.

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